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2013Chronique des quêtes perdues
Je ne sais pas encore si cette chronique des quêtes perdues se transformera en saga, le moins souvent possible j’espère, mais une amie me rappelait fort justement dans un courriel qu’elles étaient tout aussi formatrices pour les photographes que les quêtes réussies. En dépit parfois d’une grosse préparation en amont, il arrive ainsi que je ne croise ni ne vois l’animal ou l’espèce que j’étais venu photographier. Il est alors inévitable pour moi lorsqu’une telle période se prolonge de me remettre en question dans ma pratique, ce qui n’est jamais négatif en soit mais ne suffit pas toujours à corriger les choses, car je ne suis pas toujours en cause. Appelons là ainsi mais, si elle se provoque, une part de chance intervient aussi dans la réussite ou l’échec d’une quête, quelle qu’elle soit, ce qui ne se restreint donc pas à la seule photographie !
La semaine dernière, au surlendemain des photos sur le chat sauvage, il neigeait et j’étais donc retourné sur les lieux dans l’espoir de photographier ce chat sous quelques flocons : une carotte photographique alléchante qui n’a toutefois pas eu la saveur que j’avais envisagée !
C’était en tous les cas en cette fin Février probablement une des dernières occasions de le faire, et j’avais pour l’occasion choisi dans cette successions de clairières un point de vue avec un fond sombre zébré des troncs d’une hêtraie afin que les flocons ressortent. Une position qui m’exposait particulièrement au vent et réduisait mon champ des possibles lorsque le chat investirait les clairières, mais le seul qui me permettrait de mettre en valeur les flocons, avec un contre jour qui durerait toute la journée. Parti de nuit, arrivé sur place avant les aurores, la bise mordait très fort et l’attente serait longue dans le froid car j’avais oublié mes gants en cuir, et que je ne disposais avec moi d’aucune autre paire qui soit coupe vent. Mais à mesure que le jour enflait derrière la fine couche de nuages, le ciel relâchait toujours autant de paillettes de neige qu’un léger contre jour faisait briller comme autant de diamants, et je serais donc bien placé si le chat se montrait. J’en avais désormais la certitude, il ne me restait plus qu’à attendre patiemment avec en tête l’obstination de gagner ce bras de fer psychologique que j’avais engagé contre les éléments : mes sous gants en laine recouvert de mitaines de la même matière n’entravaient en rien le vent glacial…
Après plusieurs heures d’affût, le froid de mes mains s’était peu à peu étendu au reste de mon corps. Mes filets et quelques maigres buissons ne me protégeaient de rien. Vu l’heure et le vent qui avait tourné progressivement au blizzard, je savais que le chat ne se montrerait plus mais que je me rapprochais des horaires d’une renarde qui a ses habitudes ici et qui braverait peut-être les éléments, à découvert.
La lumière de contre jour était toujours aussi folle, les flocons poussés par un vent de Nord-Est toujours plus puissant dansaient la farandole, et, en phase de congélation avancée je méritais peut-être la camisole.
J’étais en train de perdre mon bras de fer, lorsqu’un mouvement sur ma droite remit un peu de baume à mon cœur glacé. Je me demandais quelle folie avait fait que j’étais encore là, et quel animal serait assez fou pour partager avec moi ce blizzard avec des rafales maintenant à 50 ou 60km/h plutôt que de rester à couvert !! Au travers de mes jumelles, je distingue une chevrette qui, protégée (c’est un grand mot) par une dépression dans le sol est venue cueillir quelques feuilles de ronces au nez et à la barbe de la bise. Quelques mètres de plus, et je pourrais effacer d’une image une journée physiquement éprouvante, mais plus sage que moi, elle retourne sous le couvert peu de temps après. Comme elle a raison !
Je me demande ce que j’attends pour rentrer chez moi en courant pour me réchauffer, mais la vision m’a un peu réchauffé et je me remets en place bien décidé à déguerpir d’ici une vingtaine de minutes si rien ne bouge… lorsque je me fige.
Une renarde est là, devant moi, à 5 ou 6m, assise, ou plutôt accroupie, afin de marquer le pied d’un arbuste de quelques gouttes d’urine. Arrivée sur ma gauche, je ne l’ai jamais vue approcher, accaparé que j’étais par ma chevrette, mais elle a vu quelque chose et s’est relevée pour regarder dans ma direction. Forcément, même caché derrière un filet, un tel mouvement alors que j’étais dans son champ de vision ne pouvait pas lui échapper. La situation me réchauffe néanmoins tout à fait, mais je suis plus ou moins à quatre pattes, moi aussi, mon appareil est au ras du sol, et je ne peux rien tenter tant qu’elle fixe dans ma direction. En bougeant comme je l’ai fait, plus pour me réchauffer que par confort, j’ai fait une erreur de débutant, et il n’y a que deux issues à cette situation. Soit elle se rassure et reprend son activité, soit elle part.
Elle ne sait pas ce qu’elle a vu, d’ailleurs, elle ne voit plus, mais elle a vu, et c’est la plupart du temps bien assez dans une région ou le mot persécution est un euphémisme lorsqu’on parle du renard. Elle file sur la droite sans quitter des yeux la masse informe qui retient désormais toute son attention, puis sur la gauche… elle ne voit plus, mais elle a vu. Je me dis que c’est fini, qu’elle est bien trop nerveuse pour qu’elle se calme, ou plutôt que nerveuse, suspicieuse. Une suspicion qu’elle ne peut pas laisser passer, c’est inscrit dans ses gènes, c’est une question de temps, mais elle va partir, et je ne peux rien faire qui ne transforme cette interrogation en peur immédiate et fulgurante, alors je ne bouge pas. Je n’ai de cesse de penser : « calme toi, ne crains rien, je ne te ferai pas de mal » ; « et si la télékinésie existait ? »
Elle finit par se diriger vers la haie dans laquelle je suis enfilé, légèrement sur ma gauche. Qu’elle est belle. Elle ne me quitte jamais des yeux, cette masse a bougé, elle en est convaincue, et je ne sais pas trop ce qui la retient encore après un tel manège, mais j’aimerais tant qu’elle retrouve sa sérénité. Elle se fige à la lisière des buissons et me fixe durant une minute. Deux minutes. Elle retourne vers la clairière, regarde à nouveau dans ma direction, revient d’un bond vers la haie, s’arrête imperceptiblement, puis s’en va, sans hâte, sans se retourner, mais elle a vu, et c’était bien assez.
Tout à ma désolation, pour elle en ces temps si difficile lorsque la neige est croûtée, et un peu pour moi, je me ressens à nouveau du froid, et suis parti quinze minutes plus tard, dès fois qu’elle soit restée là, quelques minutes de plus, quelque part, à épier dans ma direction, invisible.
Il ne neigeait plus, mais je suis retourné quelques jours plus tard sur ces clairières pour la revoir, et constater surtout si cet épisode avait changé quelque chose à des habitudes qu’elle avait conservé plusieurs semaines, ce que des traces et mes observations attestaient. L’affût était cette fois-ci par grand soleil, sous un autre angle quoiqu’elle se trouve là à quelques centimètres près à l’endroit qu’elle désirait marquer quelques jours plus tôt. Le froid était presque équivalent, mais je n’avais pas oublié mes gants en cuir cette fois-ci, et ça faisait une sacré différence. Elle est en effet revenue, à mon soulagement.
Chiffre Sept
C’est une belle chronique ces instants perdus !!! Le sont-ils ? Pas vraiment, ils sont des socles et des moments à vivre pour consolider le rêve, le voir devenir réalité…
RvB
C’est une jolie projection Chiffre Sept, et de celle-ci est née cette tribune. En photographie nature, ces « quêtes perdues » sont autant de briques élémentaires qui alimentent, pimentent, et permettent parfois de voir sous un autre angle les quêtes, dites, « abouties ». Merci pour ce commentaire plein de sens !
Phedrienne
Les amies sont souvent inspirées par ce que tu écris ( 🙂 ) . Mon dieu, comme on aimerait vivre de ces quêtes où l’instant magique, échappant à toute prise étudiée, reste gravé dans la mémoire, d’où il ne peut s’enfuir !
Donc Hervé, quête , mais quête donc ! Il en restera toujours quelque chose, laquelle ravira tes lecteurs ! C’est égoïste, mais j’assume !
RvB
Merci pour ces mots qui me touchent, Phédrienne.
L’inspiration étant la partie la plus intéressante d’un échange, je ne sais si je parviens ou parviendrai toujours à la susciter, mais je m’y essaie, et ce serait une belle façon pour ce blog d’exister.